Bonjour à toutes et tous 👋
Le 15 septembre, fidèle à ma volonté de publication bimensuelle, je vous donnais rendez-vous deux semaines plus tard. Il m’en aura fallu un peu plus pour revenir dans votre boîte e-mail.
Ce petit silence m’a donné l’occasion de repenser le rythme de cette newsletter. J’ai décidé de passer à une édition mensuelle, publiée chaque premier mardi du mois à 11h00 (oui, nous sommes bien le premier mardi de novembre). Un rendez-vous que je peux tenir dans la durée, tout en gardant de la place pour les autres projets. Je cherche à rendre mes différentes activités plus robustes, et cela passe donc par le fait d’en ralentir certaines.
Ce sera peut-être aussi un soulagement pour plusieurs d’entre vous. En évoquant ce changement au fil de quelques conversations, plusieurs m’ont dit apprécier l’idée d’avoir davantage de temps pour lire chaque édition, tout en conservant la qualité et la profondeur des sujets abordés. À l’heure où une profusion de contenus remplit nos fils et nos boîtes e-mail, ces échanges m’ont conforté dans l’envie de prendre le temps de vous proposer une lecture qui mérite le vôtre.
L’écriture reste tout de même quotidienne. Mais j’ai envie de lui laisser plusieurs formes : avancer sur le livre, préparer des conférences, partager une réflexion sur LinkedIn ou explorer d’autres formats. La newsletter devient l’une des façons de vous partager ce travail.
Il y aura peut-être aussi quelques éditions entre deux rendez-vous mensuels. Une réaction à un ouvrage, des liens à vous partager, une réflexion qui se prête à un texte plus court. Je garde cette liberté, avec un rituel mensuel comme point d’appui.
Il y a quelques jours, j’ai eu l’occasion de visiter le Design Museum Gent. L’exposition “Public Matter(s): Design et Démocratie” explore comment le design façonne notre vie démocratique jusque dans les règles et les dispositifs qui organisent notre participation. Avec une question en filigrane : pour qui ont-ils été conçus, et à qui permettent-ils réellement de prendre part ?
Au-delà de cette exposition, j’ai particulièrement aimé l’espace CONNECT où les visiteur·euses sont invités à toucher les œuvres, les manipuler et expérimenter ensemble de nouvelles créations. Les objets deviennent le point de départ d’interactions et d’appropriations collectives. Ce que l’on peut en faire se découvre aussi à travers les usages que chacun·e propose.
Cette place laissée au public m’intéresse beaucoup. Elle ouvre une possibilité de contribuer à ce qui se crée et de le faire évoluer au fil des interactions. Et elle suppose, du côté des concepteur·rices, d’accepter que d’autres s’emparent de leur travail et lui donnent des directions qu’ils n’avaient peut-être pas imaginées.
Cette question de la co-création traverse justement l’édition d’aujourd’hui. Je vous y raconte comment Philippe Emplit, avec son équipe et ses étudiantes, a transformé son cours de physique pendant cinq ans. Vous l’aviez peut-être découvert dans notre conversation de février 2022, alors que le projet n’avait qu’un an et demi. Cette fois, nous pouvons regarder ce que ces premières expérimentations sont devenues, ce qui a fonctionné et les nouvelles questions qui se posent.
Philippe a été mon vice-recteur et un mentor à l’ULB, avant de participer à une formation dans laquelle j’étais formateur. Le retrouver quelques années plus tard pour découvrir ce qu’il en avait fait avait quelque chose de particulier.
Que se passe-t-il quand les personnes qui suivent un cours participent à sa conception ? Qu’apprend-on à leurs côtés, même après vingt ans d’enseignement ? Leur expérience apporte des pistes concrètes, avec des essais qui fonctionnent, d’autres qui échouent, et des résultats qui obligent à se poser de nouvelles questions.
Bonne lecture,
Nicolas.

✊ L'article de cette édition est écrit au féminin. Pour rappel : l'édito utilise l'écriture inclusive, et un article sur deux est rédigé au féminin générique. C'est ma façon de garder la lecture fluide sans renoncer à des considérations sociales et politiques qui me tiennent à cœur.

Faire de son cours un laboratoire de pédagogie à ciel ouvert avec ses étudiantes
Mercredi 23 septembre 2026. Collège Belgique, Académie royale de Belgique.
Didier Viviers, secrétaire perpétuel de l’Académie royale de Belgique, tient à présenter lui-même Philippe Emplit. En 2010, c’est Didier qui a proposé à Philippe de devenir Vice-Recteur à l’enseignement. Il a accepté moyennant une modification : ce serait “à l’enseignement et aux apprentissages”.
Puis Didier ajoute : “Plus sa carrière avançait, plus il se posait de questions sur la pédagogie. Je dis que c’est particulier… Non, en fait ça devrait être normal.”
Dans la salle, je souris. Ces questions ont nourri de nombreux échanges entre nous. Pendant mes huit années à l’Université libre de Bruxelles, j’ai travaillé avec Philippe sur différents projets d’innovation pédagogique numérique. Il a joué pour moi un rôle de mentor, sur mes activités scientifiques comme sur la manière de diriger une équipe.
En 2019-2020, les rôles se sont en quelque sorte inversés. J’ai co-développé avec trois collègues le certificat universitaire “Enseigner dans le Supérieur avec le Numérique” (ESNU pour les intimes). Philippe s’y est inscrit. Mon ancien Vice-Recteur était assis parmi mes participantes.
Ce soir, les rôles s’inversent à nouveau. C’est lui qui est sur scène et moi qui prends des notes. À ses côtés, Valérie Vermeulen, chercheuse en sciences de l’éducation et conseillère pédagogique aujourd’hui à l’UCLouvain, qui a accompagné le projet “CoDev” qui va nous être présenté et contribué à en analyser les données.
Une ancienne étudiante de Philippe prend également la parole. Elle se souvient des auditoires pleins à la rentrée et ensuite des places laissées vides quelques mois plus tard. Elle a rejoint le projet “CoDev” pour aider celles qui rencontraient des difficultés, avec le sentiment que sa voix allait réellement être prise en compte.
Je vois l’avouer : quand je forme un public, j’ai rarement l’occasion de voir ce que deviennent les choses des années après. Ce soir-là, j’ai eu la chance de le découvrir. Philippe et son équipe ont raconté cinq années de travail sur PHYS-S201 avec leurs étudiantes, y compris les moments où les résultats ont obligé à se poser de nouvelles questions.
En les écoutant, je me suis dit que cette expérience pourrait vous donner des idées pour vos propres formations. J’ai donc eu envie d’y consacrer cette édition, pour explorer avec vous ce que l’on peut apprendre et améliorer en faisant une place à celles qui les suivent.
Lire son cours comme un jeu de données
PHYS-S201, c’est le petit nom de code de “Physique des technologies de l’information”. Un cours de 5 crédits du bachelier à Solvay (la Faculté d’économie et de gestion de l’Université libre de Bruxelles) donné au deuxième quadrimestre qui mêle cours magistraux, exercices, laboratoires et tutorat.
À la fin de l’année 2018-2019, Philippe regarde les chiffres clés de son cours : 259 inscrites, soit 90 de plus que l’année précédente avec une équipe inchangée. Un chiffre retient particulièrement son attention : 104 étudiantes n’ont pas validé leurs crédits, soit 40% de la cohorte. L’année précédente, c’était 25%. La moyenne historique tournait autour de 15%.
Sa réaction : “Un, on pleure. Deux, on se dit qu’on doit faire quelque chose.”
Pourtant, l’évaluation des enseignements par les étudiantes, EEE pour les initiées, était a priori plutôt flatteuse : 91% de satisfaction globale.
Philippe analyse alors les 22 items de l’EEE et repère les cinq qui passent sous les 80% de satisfaction :
Le cours contribue utilement à la formation : 79%.
Les supports de cours sont adéquats : 79%.
Les activités suivent un rythme approprié : 74%.
La préparation à l’évaluation est adéquate : 73%.
La charge de travail correspond à 5 crédits : 47%.
Pourquoi un seuil de 80% ? Pour Philippe, “Ce n’est rien de magique. Je n’ai pas d’augmentation de salaire si ça dépasse 80%. C’est uniquement ma satisfaction personnelle.”
La satisfaction globale cachait des difficultés précises. Chacune va devenir un chantier.
Traiter ses intuitions comme des hypothèses
Première décision suite à ce constat : se former. C’est là que nos chemins se recroisent un an après mon départ de l’Université libre de Bruxelles.
Dans le certificat ESNU, je partageais les balbutiements de ce qui est aujourd’hui une démarche bien rodée : aller à la rencontre de ses apprenantes, même quand tout va bien, définir un problème, formuler des hypothèses et tester des pistes de solution pour innover dans son cours ou sa formation.
Ma première séance du certificat, en octobre, portait sur l’empathie. J’amenais les participantes à construire une grille d’entretien pour interroger ses étudiantes, définir la démarche pour les contacts ou encore analyser leurs propos. C’est souvent le moment où les enseignantes comme les formatrices, encore aujourd’hui, me répondent qu’elles connaissent déjà leur public. Notamment parce qu’elles le voient chaque année.
Philippe n’a pas fait exception. À l’Académie, il a rejoué cet échange dont je me souviens parfaitement : “Est-ce que tu connais ta population étudiante ? Oui, ça fait vingt ans que j’enseigne à Solvay. Et en plus, je ne vois mes étudiantes qu’au deuxième quadrimestre, donc je ne peux pas les interroger”.
Je lui ai alors proposé alors un exercice que j’aime particulièrement : commencer par un proto-persona, une représentation provisoire d’une apprenante, construite à partir de ce qu’il pense savoir de son public. Il a imaginé Carole, une étudiante engagée qui maîtrise les prérequis.
Quelques mois plus tard, il a confronté ce portrait aux étudiantes. Leur retour était clair : “Là, Philippe, tu es dans ton nuage.” Carole existait, mais elle était loin d’être représentative. Elle n’était qu’un profil parmi d’autres.
L’objectif de départ du projet de Philippe tenait en une chaîne de raisonnement : si les étudiantes reviennent dans l’amphi, on peut interagir. Si on interagit, elles deviennent plus actives et plus motivées. Si c’est le cas, elles utilisent des stratégies d’apprentissage en profondeur. Et la réussite suit.
Pour mettre cette hypothèse à l’épreuve, Philippe adopte une posture familière : celle de la chercheuse. Il parle de Scholarship of Teaching and Learning, ou SoTL. Cette pratique à travers laquelle l’enseignante étudie son propre enseignement avec une méthodologie de recherche, implique les étudiantes, avance par itérations et partage ses résultats avec ses pairs. “Pour un chercheur, ce n’est pas choquant. C’est ce qu’on fait toujours.”
Faire une place aux étudiantes dans la conception
Reste alors à mettre en œuvre son projet. L’étincelle vient durant la pandémie. Lors d’un webinaire, Philippe découvre une université britannique qui rémunère des étudiantes privées de leur petit boulot pour aider les équipes pédagogiques à produire des contenus en ligne.
En 2020-2021, il lance “CoDev”, une initiative de codéveloppement de son cours avec wes étudiantes. Le financement vient d’abord de la faculté, et ensuite du Fonds d’Encouragement à l’Enseignement de l’ULB. Il permet de mobiliser un accompagnement pédagogique et numérique ainsi qu’environ 600 heures de job étudiant par an.
Les moyens comptent. Philippe insiste toutefois sur un point : l’équipe enseignante CoDev comprend quinze personnes, toutes impliquées dans le dispositif, mais elles ne représentent pas quinze équivalents temps plein. Les assistantes, notamment, partagent leur temps entre plusieurs cours et leur thèse. Et les étudiantes par ailleurs poursuivent leur parcours académique.
Valérie, qui a rejoint “CoDev” en 2023-2024 en qualité de conseillère pédagogique, distingue trois rôles étudiants dans le projet.
Les cocréatrices sont quatre à six par an. Elles ont validé le cours, sont rémunérées et rejoignent l’équipe dès le début de l’année, c’est-à-dire en septembre, avant le quadrimestre où il se donne. Elles reçoivent une formation pédagogique et participent à la conception des activités et des supports. Une limite est posée : elles ne conçoivent ni ne corrigent les examens certificatifs. Philippe veut préserver une relation sans enjeu de note avec leurs pairs.
La cochercheuse, Alessia Kesteloot, ancienne cocréatrice, consacre son mémoire à l’analyse des données du cours et participe à la réflexion de l’équipe.
Les consultantes, c’est toute la cohorte, à travers des enquêtes annuelles et mensuelles ainsi que des votes pendant les cours. Un groupe de discussion de huit étudiantes, choisi pour refléter la diversité de la classe, se réunit également sans Philippe pour offrir des retours.
Le recrutement des cocréatrices se fait sur la motivation. Philippe veille à inclure des étudiantes qui ont rencontré des difficultés. Dans la première équipe, l’une d’elles avait réussi de justesse, trop juste pour devenir tutrice et accompagner des étudiantes. Elle a rejoint les cocréatrices ; son expérience avait sa place dans l’équipe.
Le travail de l’équipe CoDev suit deux temps. Au premier quadrimestre, l’équipe analyse l’année précédente, choisit des priorités pour l’amélioration du dispositif d’enseignement et teste des prototypes auprès d’anciennes étudiantes. Au deuxième, elle les met en œuvre et ajuste à partir des retours de la cohorte.
Pour Valérie aussi, cette expérience a bousculé ses habitudes : une conseillère pédagogique accompagne généralement les enseignantes. Ici, elle accompagne également des étudiantes qui participent aux décisions.
Cinq chantiers pour faire évoluer le cours
Construire le rythme comme une série
Les chapitres de tailles inégales deviennent douze modules hebdomadaires. Chacun commence par un “Précédemment dans PHYS-S201” qui rappelle ce dont on a besoin pour la suite. Une étudiante qui a décroché peut remonter dans le train. Chaque dimanche soir, un message annonce le programme de la semaine. Un agenda interactif renvoie aux activités.
Le format est lui aussi négocié. “Une classe inversée complète serait intenable” ont répondu les étudiantes, compte tenu des autres cours. Elles ont alors défini ce qui était possible : un tiers préparé en amont, deux tiers de cours présentiel interactif.
Rendre visible la contribution à la formation
Chaque module rappelle les acquis d’apprentissage du programme de bachelier auxquels il contribue. Philippe multiplie les liens entre physique, économie et gestion : cycles, rétroactions et régulation. Il explicite ce que ce cours apporte au programme.
Produire des supports avec les mots des étudiantes
Les cocréatrices reprennent les diaporamas et les enregistrements pour produire des polycopiés thématiques. Elles utilisent leurs mots ; l’équipe vérifie la justesse technique.
Valérie raconte aussi comment une cocréatrice a proposé des vidéos sur les concepts qui lui avaient donné du fil à retordre. Les étudiantes filment également les séances de tutorat pour montrer l’aide qu’on peut y recevoir et partager leurs astuces pour étudier le cours.
Préparer les étudiantes au format de l’examen
Des tests d’autoévaluation jalonnent le cours. Un mini-examen formatif se déroule à mi-quadrimestre dans les conditions de l’examen final. À partir de copies anonymisées, les assistantes expliquent les raisonnements attendus et les détours qui font perdre du temps ou des points. Des questions d’années précédentes complètent la préparation.
Mesurer la charge de travail
À l’occasion de la première séance de cours, Philippe explique ce que représentent les 5 crédits de son enseignement : 150 heures, toutes activités comprises. Les activités en ligne affichent un temps estimé. Des votes et une enquête mensuelle recueillent les temps déclarés par les étudiantes pour confronter ces estimations à leur expérience.
Tout ne trouve pas son public. Un dispositif en ligne de réservation en un clic des ouvrages de référence à la bibliothèque de l’université a fait un flop. Philippe le raconte avec le sourire : “Il fallait essayer.”
Comprendre comment les étudiantes apprennent
Et l’objectif de départ : faire revenir les étudiantes dans l’amphi ? Il ne s’est pas réalisé. La présence moyenne au cours en présentielle est passée de 21% en 2018-2019 à 17% en 2022-2023.
Philippe s’interroge alors sur l’indicateur lui-même.
Ses cours en amphi sont enregistrés depuis plus de dix ans. Les étudiantes non francophones peuvent mettre en pause pour chercher un mot. D’autres regardent l’enregistrement à leur rythme et préparent ensuite les séances d’exercices. Elles retrouvent dans l’enregistrement les réponses aux questions posées sur un mur anonyme pendant le cours. Pendant chaque séance de cours, Philippe s’arrête toutes les vingt minutes pour y répondre et tant les questions posées que les réponses apportées sont enregistrées.
Une étudiante qui suivait le cours à partir des enregistrements, sans assister aux séances en amphi, a obtenu la deuxième note de la cohorte. Son absence de l’amphi ne disait pas grand-chose de son travail. Elle a ensuite rejoint l’équipe CoDev.
Le mémoire d’Alessia a également permis d’aller plus loin. En croisant les traces d’activité, les enquêtes et les rapports de groupes de discussion, elle a distingué plusieurs profils d’engagement étudiant. Les plus impliquées réussissent mieux. Certaines étudiantes désengagées en physique sont pourtant engagées dans le cours de “Statistiques” : elles arbitrent leur temps d’étude entre les cours et les crédits accumulés.
L’équipe CoDev cherche en permanence à comprendre ces stratégies et à proposer des supports adaptés. La présence dans l’amphi devient un élément parmi d’autres pour lire l’activité des étudiantes.
Des progrès et de nouvelles questions
En 2023-2024, le cours compte 289 inscrites. La proportion de celles qui ne valident pas leurs crédits descend à 30%, contre 40% en 2018-2019. Elle reste loin de la moyenne historique de 15%. La cohorte a aussi changé : 29% des inscrites répètent le cours contre 17% cinq ans plus tôt.
L’EEE indique une satisfaction globale qui atteint 94%. Vingt des 22 items EEE progressent. Les cinq chantiers de départ donnent les évolutions suivantes du degré de satisfaction :
Le cours contribue utilement à la formation : de 79% à 87%.
Les supports de cours sont adéquats : de 79% à 91%.
Les activités suivent un rythme approprié : de 74% à 85%.
La préparation à l’évaluation est adéquate : de 73% à 91%.
La charge de travail correspond à 5 crédits : de 47% à 77%.
Par ailleurs, par deux fois, en 2021-22 et en 2022-23, les étudiantes de Solvay ont désigné PHYS-S201 comme meilleur dispositif d’enseignement de la Faculté.
Ces comparaisons décrivent une satisfaction manifeste relative au cours et une amélioration observée au regard de 2018-2019. Cependant, les cohortes ont changé et la pandémie a marqué la période : on ne peut donc pas attribuer toute cette évolution au projet “CoDev”.
La dernière année du projet, 2024-2025, remet d’ailleurs l’équipe au travail. Avec une cohorte de taille comparable à l’année précédente, la proportion d’étudiantes qui ne valident pas leurs crédits remonte à 37%. La satisfaction EEE globale tombe à 67% pour un taux de réponse de 32%. Aucun des cinq items de départ n’approche plus les 80%.
Philippe et Valérie ne présentent pas d’explication définitive. Ils avancent deux pistes.
La première concerne l’évaluation. Pendant l’année, la voix des étudiantes de PHYS-S201 intervient dans de nombreuses décisions ; au moment de concevoir l’examen, elle n’est pas incluse. Cette limite pourrait créer des frustrations. L’équipe envisage d’étendre la co-création à la réflexion sur l’évaluation.
La seconde concerne l’usage devenu courant de l’IA générative dans cette cohorte. L’équipe a observé un décalage entre les activités réalisées avec accès aux écrans et l’examen individuel sur papier, où il faut transférer ses connaissances à de nouvelles situations. Elle s’interroge aussi sur la diminution des questions adressées à l’enseignant. Ce sont des pistes à éprouver qui invitent à repenser ensemble l’apprentissage et son évaluation.
Des pistes pour commencer
Cette expérience a demandé du temps, des moyens et un important soutien institutionnel. Philippe et Valérie invitent toute enseignante désireuse de développer la co-création à commencer à petite échelle. Un simple questionnaire adressé aux étudiantes peut ouvrir le dialogue ; les décisions partagées se construisent progressivement.
Voici quelques pratiques qui me semblent transposables rapidement dans différents contextes :
Lire les évaluations d’enseignement / de formation item par item, choisir un problème précis, chercher à améliorer et voir si l’item évolue.
Développer son propre questionnaire ou son activité d’évaluation d’enseignement / de formation avec des items pertinent pour soi.
Vérifier ses intuitions sur son public auprès de personnes aux parcours différents.
Donner aux apprenantes une place dans la conception. Au plus simple, en leur demandant quelques idées ou en organisant un brainstorming collectif pour améliorer sa formation.
Tester une modification, en observer les usages et accepter de revoir son hypothèse.
Partager avec ses pairs ce qui fonctionne et ce qui résiste.
Philippe pose aussi une condition pour que cette démarche SoTL de réflexion et de recherche sur sa pratique d’enseignement se développe dans l’enseignement supérieur : il faut qu’elle soit reconnue et valorisée dans l’évolution des carrières et que les enseignantes puissent être formées et accompagnées. “Si vous demandez de faire du SoTL et qu’ensuite vous dites que ça ne compte pas pour l’avancement, vous aurez l’enseignant ou l’enseignante une fois. Vous ne l’aurez pas deux fois.”
Par ailleurs, Valérie souligne aussi que les cocréatrices découvrent les contraintes de l’enseignement et développent des compétences transversales de gestion de projet, de débat et de travail en équipe. Enseigner dans un environnement de co-création renforce la dimension collective de cette mission.
À la fin de la conférence, Philippe revient sur la jubilation de ces cinq années, celle qu’il avait connue en recherche : se poser des questions, essayer des pistes, regarder ce qui se passe.
“Ce sont mes meilleures années d’enseignement.”
Son seul regret : ne pas avoir commencé quinze ans plus tôt. Quinze ans plus tôt, justement, Didier Viviers l’appelait à des fonctions qui allaient l’occuper à plein temps.
J’ai rencontré Philippe comme vice-recteur. Je l’ai retrouvé comme l’un de mes apprenants ayant appliqué et ensuite amélioré une démarche partagée huit ans plus tôt. Son récit éclaire un questionnement qui me traverse en ce moment : que devient une méthode quand la formatrice n’est plus là pour soutenir le développement professionnel de ses apprenantes ?
Ce soir-là, c’est lui qui m’a rappelé ce que j’essaie de transmettre sans relâche : aller voir ses apprenantes, même quand tout va bien. Et accepter que ses hypothèses tombent.
Et vous, si vous invitiez trois de vos étudiantes à vous aider à concevoir ou améliorer votre prochaine formation, que leur demanderiez-vous en premier ?


L’enregistrement de l’intervention de Valérie et Philippe a été mis en ligne sur la chaîne YouTube de l’Académie royale de Belgique.
Philippe et Valérie ont aussi publié un retour d’expérience présenté à l’European Learning & Teaching Forum de 2024 consacré aux premières années du projet.
Ils ont également développé une boîte à outils en libre accès consacrée à la cocréation. Vous y trouverez notamment des petites actions pour démarrer, des éclairages issus de la recherche, des podcasts ainsi qu’une étude de cas consacrée à PHYS-S201. De quoi approfondir la démarche et trouver des pistes pour associer vos apprenantes à l’évolution de vos propres formations.

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